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Depuis que je vis à l’étranger, je me pose beaucoup de questions: Est-ce que je ne ferais pas mieux de rentrer en France ? Est-ce que je vais passer le reste de ma vie en Angleterre ou ailleurs ? A quoi pourrait bien ressembler ma vie si j’étais en France ? La question d’un retour possible en France a commencé à se poser plus sérieusement après 7 ans et quelques à l’étranger et avec cette question vient forcément le sujet de l’impatriation. Et encore plus de questions ! C’est un sujet qui est rarement traité sur les blogs d’expats et personnellement un sujet qui m’intéressent pas mal. C’est pour cette raison que je vous propose aujourd’hui cette interview un peu particulière avec Barbara qui est psychologue spécialisée dans les questions d’expatriation/impatriation.

Qui êtes-vous et en quoi consiste votre service.

Pour me présenter brièvement, je m’appelle Barbara Vionnet, je suis psychologue clinicienne. J’ai fait tout mon cursus universitaire à Lyon, il y a maintenant 20 ans. Mon parcours professionnel m’a amenée à exercer auprès de différents publics, en institution mais également en cabinet. A un niveau plus personnel, je suis issue d’une famille de globe-trotteurs où la question de l’expatriation a toujours été présente. C’est donc tout naturellement que je suis devenue une psy globe-trotteuse. L’expatriation est une expérience formidable et dans le même temps tellement extraordinaire qu’elle peut faire vivre des choses difficiles psychiquement parlant. L’idée m’est donc venue il y a plusieurs années de créer un site internet de consultations en ligne pour les expats francophones : https://unpsyenligne.com.

L’idée était de pouvoir offrir un service flexible, facile d’accès (prise de rdv et paiement sécurisé en ligne), avec une amplitude horaire suffisante pour que mes patients, quelque soit leur pays de résidence puissent prendre rendez-vous et que le suivi psychologique puisse se faire dans leur langue maternelle, le français. Les consultations se font par Skype via webcam ou uniquement par téléphone (et selon le pays d’expatriation, je pense aux Emirats Arabes Unis par Botim et à la Chine où un VPN est nécessaire).

J’accompagne dans ce cadre-là des adolescents, des adultes et des couples. Les problématiques rencontrées ne sont pas seulement en lien avec la question de l’expatriation ou de l’impatriation. Effectivement, cette aventure formidable que peut être l’expatriation n’efface malheureusement en rien les problématiques initiales que tout un chacun peut rencontrer, bien au contraire ! C’est pour moi une façon d’exercer mon métier passionnante, avec une diversité de situations qui fait que je me consacre aujourd’hui uniquement à mon site internet.

expatPhoto by JESHOOTS.COM on Unsplash

Vous avez une clientèle assez diversifiée avec notamment des impatriés. D’où reviennent ces impatriés généralement et quels sont leurs profils ?

J’ai effectivement une patientèle très diversifiée. Je dis souvent en plaisantant que j’ai la chance d’avoir un job qui me permet de faire le tour du monde en une journée, de passer en une heure de l’Asie à l’Amérique du Nord ! Mes patients impatriés reviennent des 4 coins du monde (Canada, États Unis, Norvège, Suède, Inde….).

Qu’est-ce qui les décide généralement à rentrer en France ?

Le retour en France se décide de différentes manières. Généralement,  une fin de mission dans le cadre d’un détachement professionnel, des difficultés d’adaptation dans le pays d’expatriation, un désir de rentrer au pays pour se rapprocher de sa famille, la scolarité des enfants…

Comment se passe leur retour ? Quels sont les défis une fois sur place ?

Le retour, sans vouloir être négative, se passe rarement de façon fluide dans un premier temps. Tout d’abord parce que, dans le cadre d’une expatriation en couple ou en famille, la décision du retour se fait très souvent en fonction d’un individu en particulier. L’impatriation a donc de fortes chances d’être vécue comme subie par un membre de la famille. Par exemple, cette famille qui rentre après 3 ans d’expatriation aux Etats-Unis suite à la fin de contrat de travail du mari. Leur fils, qui avait très mal vécu le début d’expatriation était parvenu à une très bonne intégration dans son lycée. Le fait de devoir quitter cet environnement qui lui était désormais familier a été très douloureux, avec un vécu d’arrachement assez violent. Ou à l’inverse ce couple qui rentre en France prématurément (le mari était détaché d’un grand groupe) car son épouse vit très mal la perte de son emploi en France et l’isolement dans lequel elle se trouve lors de cette expatriation.

Ensuite, sans parler des contingences pratiques qui peuvent être au bas mot fatigantes, un des défis à relever va être de retrouver, de se recréer une place dans son pays d’origine. L’impatrié, tout comme il l’a fait à ses débuts d’expatriation, va devoir faire un travail d’intégration, mais, dans son pays d’origine ! Retisser du lien social, retrouver les membres de sa famille qui ont vécu sans lui pendant un certain nombre d’années, se réadapter à la vie en France dans sa globalité. Et ceci n’est pas une mince affaire ! On ne prend pas assez en compte les difficultés que cela peut engendrer puisque l’impatrié est censé être en terrain connu, contrairement à l’expatrié ! Sauf que, ce terrain a priori connu, a évolué le temps de l’expatriation, il a continué à vivre sans l’impatrié !

Très régulièrement, j’ai des patients qui me font part de la violence que leur fait vivre ce retour dans en France. Passée l’euphorie de l’arrivée, des retrouvailles en famille et des premières raclettes/saucisson/bon vin, ces patients me partagent leur sentiment de solitude, sentiment difficile à vivre lorsque l’on est dans son pays d’origine. Solitude car le quotidien reprend ses droits, solitude avec leur vécu particulier d’avoir vécu ailleurs, solitude avec ce statut particulier qu’est celui de l’impatrié….et surtout, solitude que l’on ne connaissait pas avant de partir en expatriation.

expat abroadPhoto by Erik Odiin on Unsplash

Combien de temps faut-il pour se réadapter et est-ce que le nombre d’années passées à l’étranger influence beaucoup ?

Le temps de réadaptation en France va bien évidement être propre à chacun. Plusieurs paramètres sont toutefois à prendre en compte. Premièrement, quel est le contexte de l’impatriation (subie ? désirée ?) ?

Quelles sont les attentes de ce retour ? Ces attentes sont-elles en adéquation avec la réalité que la personne va retrouver en France ? Réalité différente de celle qu’elle connaissait avant de partir, aussi bien sur le plan économique, social, politique mais également familial…La vie a continué sans l’expat, tout le temps qu’aura duré l’expatriation. Les personnes de l’entourage tant familial qu’amical ont poursuivi également leur parcours de vie, sur un chemin différent de celui de l’expatrié. La personne, la famille expatriée n’a plus la place qu’elle avait avant de partir….Cette place va être a recréer, à réinventer et elle sera très certainement différente.

Le temps passé à l’étranger a bien entendu une incidence forte sur le vécu d’impatriation. Plus le temps d’absence a été long, plus un décalage a pu se créer entre « la vie d’avant », celle que l’expatrié connaît, celle qu’il a en tête et la « vie maintenant ». De plus, plus le temps d’expatriation a été long, plus l’individu a fait sien l’environnement du pays d’expatriation.

De même, le nombre d’années passées en France a également son importance. Le vécu d’impatriation va être totalement différent pour un enfant par exemple qui a passé plus d’années à l’étranger qu’en France que pour un adulte pour lequel le nombre d’années passées à l’étranger ne représente qu’une toute petite part de sa vie.

travelPhoto by Priscilla Du Preez on Unsplash

On parle parfois de “choc culturel inversé”, est-ce quelque chose dont vous parlent vos clients ?

Cette question est intéressante car assez récurrente. Le plus drôle si je puis dire, est que l’on retrouve dans ce choc culturel inversé beaucoup d’aprioris, de clichés qui circulent à l’étranger sur la France et les français. Les éléments mis en avant vont être différent selon le pays d’expatriation. Effectivement, l’on ne va pas être sensible aux mêmes choses selon si l’on rentre des Etats-Unis ou de Cote d’Ivoire par exemple.

Ce qui va faire choc culturel est ce qui diffère de l’environnement culturel et social dans lequel évoluait l’individu.

Un peu à l’image de l’expatrié fraîchement débarqué en Inde qui partage son vécu de vertige devant l’agitation ambiante lorsqu’il sort, les impatriés me font part de leur difficulté à supporter, je vous les confie en désordre :  les incivilités dans la rue, les grêves, les lourdeurs administratives, une certaine insatisfaction permanente (le français serait-il râleur?) , la difficulté à construire une vie professionnelle en prenant en compte prioritairement les diplômes et non pas les savoirs faire et les compétences acquises en dehors de ces mêmes diplômes … la liste n’est pas exhaustive !

Un jeune patient qui rentrait de 9 années d’expatriation dans 3 pays différents dont le dernier en date était la Norvège m’expliquait avoir peur en prenant le bus pour aller au collège car « ici, les jeunes sont très vulgaires, ils s’insultent tout le temps, tout le monde se pousse pour monter ». Idem, une jeune fille rentrant de Singapour m’expliquant avec étonnement qu’ « en France, c’était dangereux, il fallait faire attention car les voitures ne laissaient pas les piétons traverser et que les gens ne répondaient pas quand on leur disait bonjour. »

Une autre : « l’école en France, c’est comme des prisons, on ne peut pas sortir quand on veut, il y a des barreaux aux fenêtres et des policiers devant ». Ces exemples qui peuvent paraître anecdotiques, illustrent bien selon moi l’angoisse que peut faire vivre ce choc culturel inversé. Le choc culturel inversé, tout comme le choc culturel peut faire vivre du stress, de l’angoisse, de l’agacement, de la colère, de l’incompréhension. Ce choc culturel inversé peut également participer à un vécu d’isolement.

laptopPhoto by Anete Lūsiņa on Unsplash

Est-ce que certains décident de repartir, si oui quelles sont leurs raisons ?

Certains de mes patients repartent, effectivement. Les principales raisons sont, tout d’abord, une opportunité professionnelle.

Ensuite, une difficulté justement à retrouver une place en France, un trop grand écart entre ce que les personnes avaient imaginé (re)trouver en rentrant et ce qu’elles ont vécu. L’exemple type est cette famille qui rentre du Japon afin que leurs enfants puissent partager plus de moments avec leur famille. Le retour en France a effectivement permis aux enfants de mieux connaître leurs grands-parents, leurs oncles et tantes mais également, les enjeux et les conflits familiaux dont ils étaient protégés en vivant au Japon.

Et enfin,car tout n’est pas négatif fort heureusement, certains repartent vers d’autres aventures car l’expatriation leur a offert une expérience humaine d’une richesse sans précédent !

beachPhoto by Link Hoang on Unsplash

Comment bien se préparer pour rentrer en France ?

La préparation pour une impatriation est à mon sens de même nature que pour une expatriation. Il est primordial selon moi d’être lucide quant à ce qui nous pousse à rentrer, d’essayer de ne pas être dans une idéalisation de ce retour et de ce qu’il va apporter. L’impatriation est une continuité et non pas en retour en arrière.

Avoir également présent à l’esprit que dans l’imaginaire collectif, l’expatriation est synonyme d’une certaine réussite, d’une chance et que par la même, il n’est pas toujours aisé d’être entendu et compris par son entourage dans les difficultés que l’on a pu éventuellement traverser.

Lorsque des enfants sont concernés par l’impatriation, je ne peux que conseiller aux parents d’évoquer avec eux les difficultés auxquelles ils vont peut-être être confrontés : un certain décalage avec les copains d’école, un système scolaire différent de celui qu’il connaissait, des codes différents, un statut particulier . De même, il est important de les associer au processus d’impatriation, pour rendre les choses concrètes.

Quelque chose à rajouter ?

Le sujet de l’impatriation est riche et l’on n’en parle que trop peu. J’ai essayé d’être la plus concise possible.

Ce qu’il me semble important à rajouter est qu’il ne faut pas hésiter à demander de l’aide lorsque l’on se sent trop démuni. Je ne prône pas le « psy a tout prix », loin de là, mais je vois trop souvent des patients qui consultent alors qu’ils sont en souffrance depuis déjà longtemps, que les difficultés se sont installées. La prise de rendez-vous avec un psychologue n’est jamais une démarche facile, mais il est important de garder en tête qu’il est possible de prendre contact, pas forcément pour une psychothérapie au long court mais pour un étayage ponctuel, pour une guidance parentale, un accompagnement pendant cette période de transition particulière qu’est l’impatriation.

Merci Lucie de m’avoir donné la parole !